Agrostourisme, la saveur des vacances

Publié dans Articles Gaspésie , par Hélène Raymond

Faire provision de sirop d’érable ; imaginer le parfum des confitures puis aller cueillir ses fraises ; rapporter des fruits croquants d’un verger ; empiler des pots de miel en souvenir des vacances. Chérir l’échange avec ces humains qui nous nourrissent. Recommencer, une année après l’autre. Le cycle des cueillettes rythme la vie d’un nombre grandissant  d’agrotouristes qui s’invitent dans les fermes gaspésiennes pour qu’on leur raconte le métier.

Agrotourisme : mot-valise qui conjugue tourisme et agriculture. Dans la voix souriante de Chantal Soucy, « l’agrotourisme et l’autocueillette, ça sent les vacances » ! En Gaspésie, l’essentiel des activités se déroule entre la fin juin et le début de l’automne, depuis les premières fraises jusqu’aux dernières citrouilles

En arrivant dans la péninsule, après avoir quitté l’autoroute 20 et tourné vers Val-Brillant, la Vallée de la Framboise amorce ce parcours  savoureux. En 1994, Chantal et son conjoint, Jean-Paul Lebel, plantent  leurs premiers framboisiers sur la terre des Lebel. Inspirés par  M. Sirois, qui s’apprête à fermer une framboisière à proximité, ils  mettent l’autocueillette en place pour se faire connaître du grand  public : « On a vu venir sa retraite. On s’est dit que toutes les personnes qu’il avait habituées à l’autocueillette pour les provisions d’hiver seraient abandonnées », explique Chantal.

La clientèle augmente à mesure que l’offre se diversifie. Le jardin vivrier  de la terre ancestrale les inspire. Gadelles, groseilles, cassis retrouvent  leur place. Bleuets en corymbe (rares dans la région) et plants de  camerises (ce « nouveau fruit », implanté au Québec depuis 2007)  allongent les rangs. Le récit s’ébauche, on raconte l’histoire familiale, la gamme de produits transformés à la ferme s’enrichit. Comme partout ailleurs, difficile de résister aux bouteilles et pots vendus en boutique  en repartant !

LA RENCONTRE, CLÉ DU SUCCÈS

On trouve une belle concentration d’artisan·es dans la région de Bonaventure. Cambrook, nommé ainsi en raison de la contraction  de camerise et de Cullens Brook – le secteur anglophone de la ville – relève deux paris : celui d’avoir implanté un verger réservé exclusivement aux camerises et celui de faire aimer ce fruit méconnu. Manon Bourdages  se réjouit de la réponse : « Je travaille en cuisine depuis plus de 20 ans,  j’ai toujours été en lien avec mes clients. Pendant la croissance des plants, ce contact humain manquait. Aujourd’hui, j’ai l’impression d’avoir créé du bonheur quand je vois les gens sortir du champ ! J’adore écouter leurs commentaires, personne ne dit la même affaire. » Sachez qu’elle aime vous voir débarquer le Guide-Magazine sous le bras !

Pour attirer, retenir et ramener une clientèle une année après l’autre, la parole vaut son pesant d’or : « La visite guidée est la plus belle forme de sensibilisation, elle ne laisse personne indifférent. Et les retours sont  instantanés, on parle de nous à d’autres, on nous envoie des gens ! » nous dit Chantal Soucy.

À Saint-Siméon-de-Bonaventure, le Verger agroécologique du Ruisseau,  rêvé et planté par Louis Bigaouette et Suzette Poirier, propose une grande variété de fruits (notons les poires et les raisins, plus rares en Gaspésie) et une formule d’abonnement unique. Celle-ci permet un accès privilégié  au verger et à ses activités : « Les gens s’engagent pour un montant  annuel d’achat, deviennent nos VIP. Il suffit de lancer l’invitation et ils  viennent cueillir leurs fruits sur réservation, selon l’abondance. » Des formations leur sont également proposées : « On vulgarise. Au premier jour de cueillette des raisins, on prend le temps d’expliquer. En juin, pendant la floraison des arbres fruitiers, on présente les principes de l’agroécologie, on parle de pollinisation, de gestion de l’eau. » Suzette et Louis espèrent pousser encore plus loin l’agrotourisme.

Un peu plus à l’est, la Ferme Bourdages Tradition se distingue par les volumes et la diversité de son offre. Le plus gros producteur de fraises  de la Gaspésie propose également des légumes et une gamme de  produits transformés. Sur cette terre familiale, exploitée à des fins  de subsistance depuis deux siècles, l’autocueillette de fraises, les jeux  gonflables, l’aire de pique-nique et la boutique bien garnie ont détrôné les  vaches laitières. L’année 2026 marque les 20 ans de la mise en marché  des premières boissons alcoolisées : « De 300 bouteilles en 2006, on est passé à 75 000, dont 80 % sont écoulées en magasin. » Pierre Bourdages, président-directeur général de l’entreprise, affirme  que la vente directe permet de tirer son épingle du jeu. « Touristiquement, on n’est pas le rocher Percé, mais agrotouristiquement, on est la halte la plus fréquentée de la Gaspésie. On mise sur la qualité  de l’accueil pour demeurer attractifs. L’objectif est de faire s’arrêter  le plus de monde possible et de les retenir. » Il y passe plus de  60 000 personnes annuellement.

UNE FORMULE EN ÉVOLUTION CONSTANTE Depuis les gîtes à la ferme des années 1960-1970, des initiatives ont fait fureur, d’autres ont décliné, certaines ont disparu, mais plusieurs ont su s’adapter à la demande, grâce à l’imagination et à la détermination des artisans. Et le phénomène ne semble pas près de s’éteindre. Pierre Bourdages se souvient des « Agricotours », un des premiers  concepts de séjours à la ferme. Il se rappelle les touristes hébergé·es chez ses grands-parents : « Il y avait à la fois l’expérience agricole et celle de la pêche. Ils allaient du champ à la mer avec mon grand-père ; ma  grand-mère préparait les repas. » Œnotourisme, écotourisme, tablées fermières, interprétation, haltes Terego, champs fleuris, des activités de toutes sortes ponctuent, depuis, le rythme de la vie estivale gaspésienne.

Pour répondre à une demande qui se transforme, Julie Lamoureux  et Mike Brash, de l’entreprise Les Fermes aux champs pourpres, à  New Richmond, ont mis en terre 7 000 plants de lavande dont ils  transforment les fleurs, en plus de cultiver fruits et légumes et de  les vendre au kiosque de la ferme. « Notre but est de développer  l’agrotourisme pour marier agriculture, bien-être et communauté. Les gens peuvent même venir marcher dans le champ de lavande ! On se développe un peu plus chaque année, les réseaux sociaux nous font connaître », nous dit Julie, fière de voir son projet s’implanter.

L’agrotourisme comme l’autocueillette permettent de remettre en  valeur des terres familiales en quête d’une nouvelle vocation, la relance d’entreprises familiales, la concrétisation de rêves agricoles impossibles  à réaliser dans les productions conventionnelles, parce que trop  coûteuses au démarrage. Ainsi, des urbains prennent contact avec la ruralité, des vacanciers prolongent leur séjour, des « locaux » comblent leurs besoins, à proximité. Cette activité, qui repose sur la parole et la rencontre, se fonde sur l’hospitalité, le respect mutuel. Elle se  perpétue grâce à ces hommes et ces femmes qui ouvrent bras, champs  et boutiques aux touristes tout autant qu’au voisinage.

L’ÉTIQUETTE DE LA CUEILLETTE

Matériel de pique-nique, glacière, sachets réfrigérants, chasse-moustiques, etc., vous avez le nécessaire pour profiter  au maximum de votre journée ? Bien ! Pour que l’expérience s’avère parfaite, nous avons glané quelques réflexions au cours des entretiens :

« La marge de profit de l’autocueillette n’est pas énorme dans mon bilan annuel, mais je juge essentiel de maintenir cette  activité éducative. »

« Comme on ne mange pas son épicerie avant de la payer, on ne s’empiffre pas dans les champs. On peut goûter, mais le fait de manger plus que ce qu’on cueille représente une perte directe pour le producteur. »

« Attention aux rangs ! On ne traverse pas n’importe où,  n’importe comment. »

« On récolte tous les fruits mûrs et on examine le plant jusque sous les branches basses pour ne rien gaspiller. »

La saison est courte, intense ; les producteur·rices la  traversent souvent sur la corde raide en raison de multiples aléas. Faisons en sorte que notre passage soit synonyme  de joie, pour eux comme pour nous.